Attention : une crise systémique peut en cacher... une autre !
De rebondissement en rebondissement, la crise des subprimes ressemble de plus en plus à cette crise « systémique » que certains experts semblaient craindre par dessus tout.
Une chose est certaine : les dégâts économiques seront considérables. Au plan mondial, ce sont au bas mot des centaines de milliards de dollars de pertes qu'il faudra d'une manière ou d'une autre assumer.
Des conséquences sociales terribles sont à craindre. Déjà, il y a quelques mois, les émeutes de la faim étaient la conséquence, entre autres causes, d'un report de la spéculation depuis des produits dérivées devenus trop aléatoires vers les matières premières et les denrées alimentaires.
Plus discret dans cette actualité chargée, un autre effondrement pourrait lui aussi dégénérer en « crise systémique ». Le déclin continu des populations d'abeilles, associé a celui des pollinisateurs sauvages (bourdons et papillons, pour l'essentiel) ne pourra être supporté longtemps à ce rythme : 35% de la production mondiale d'aliments d'origine végétale (fruits, légumes, oléagineux) dépend du travail des insectes. Une estimation récente du CNRS et de l'INRA évalue le poids économique mondial de la pollinisation à 153 milliards d'Euros.
Les conséquences économiques de cette crise sont déjà tangibles : Aux Etats-Unis, une baisse de production de fruits et légumes a été constatée cette année, liée à la pénuries des ruches louées pour assurer la pollinisation des champs et vergers. Cette baisse de production s'est bien évidemment répercutée sur les prix des fruits et légumes pour les consommateurs.
Crise financière vs déclin des pollinisateurs : les conséquences économiques sont là. Les ordres de grandeur convergent vers des sommets.
Pour les impacts sociaux, les effets des deux crises sont cumulatifs : Les émeutes de la faim prendront une nouvelle dimension si, en plus des effets de la crise financière, la production agricole mondiale venait à chuter faute de pollinisation.
Reste la question de la résilience : Le système financier mondial s'est plusieurs fois remis de crises majeures, même s'il a parfois fallu une décennie. Les populations d'abeilles et de bourdons pourront-elles se reconstituer, si aucun plan ambitieux visant à restaurer leurs habitats et limiter les pollutions chimiques n'est mis en œuvre ? Pour les espèces disparues, la question ne se pose plus. Elle le sont à jamais.
60% des services rendus gracieusement à l'humanité par les écosystèmes sont dégradés, selon l'évaluation des écosystèmes pour le millénaire (MEA). La pollinisation n'est qu'un de ces services parmi une longue liste comprenant, entre autres, la stabilité et la fertilité des sols, la régulation du climat et des intempéries, le cycle de l'eau et du carbone, ou encore la stabilisation de la composition chimique des océans. Laisser sans réagir se poursuivre le déclin de ces « services écologiques » ne serait pas seulement irresponsable, ce serait la pire des attitudes possibles, et les conséquences économiques et sociales seraient telles qu'en comparaison le chaos des places boursières de ces dernières semaines pourrait bien prendre des allures de léger divertissement.
Les Etats et les institutions financières internationales savent se mobiliser en situation d'urgence. Quand les enjeux ont été correctement évalués, les doctrines ne sont plus des obstacles aux décisions pragmatiques qui s'imposent.
Le sauvetage du système financier international nécessitera des moyens considérables. La FED a mené avec les banques centrales européennes une action concertée de 180 milliards de dollars pour tenter d'enrayer la crise. Même si le Congrès à refusé (provisoirement ?) le plan de sauvetage de 700 milliards de dollars proposé par le gouvernement américain, il ne fait aucun doute que nous parviendrons, d'une manière ou d'une autre, à mobiliser les ressources nécessaires. Saurons-nous le faire aussi pour enrayer le déclin des écosystèmes et restaurer ce qui peut l'être, tant qu'il est encore temps ?
La crise économique a jeté et jettera encore des milliers de personnes dans les rues. L'effondrement des populations d'abeilles pourrait bien conduire au même résultat. Nous n'en avons hélas pas fini avec les émeutes de la faim : de la crise financière à la crise écologique, ce sont d'abord les plus démunis qui en subissent les conséquences.
Emmanuel Delannoy
Note : J'ai écrit cette tribune il y maintenant près de trois semaines, tout au début de la "surcrise" provoquée par la mise en faillite de la banque Lehman Brothers. Après l'avoir proposée à un grand nombre de journaux français, qui l'ont refusé, Hubert Reeves m'a fait l'infinie délicatesse de l'accueillir dans la tribune qu'il publie chaque dimanche dans "Le journal de Montral", ou elle a été publiée dans une version légèrement raccourcie, ce dimanche 12 novembre.
http://www.canoe.com/infos/chroniques/hubertreeves/archives/2008/10/20081012-081602.html
Coïncidence remarquable, et convergence révélatrice, Jean Lemire, chroniqueur sur le site québécois "cyberpresse.ca", titrait le même jour sa chronique "Les crises de la semaine", que je vous invite vivement à lire.